Au terme de la commémoration du centenaire de la naissance
de Marcel Aymé (1902-1967), un courant dopinion continue
à médire de cet écrivain, sous prétexte
quil se serait compromis pendant la seconde guerre mondiale.
Dans la mesure où beaucoup parlent sans sêtre
documentés, il semble nécessaire de rouvrir le dossier
de lattitude de Marcel Aymé pendant lOccupation.
Tout dabord, il faut rappeler, quavant 1939, il était
généralement jugé comme un homme de gauche.
Son évocation des petits cols blancs dans Aller retour
(1927), et son roman populiste, La rue sans nom (1930), avaient
sans doute contribué à créer cette image. En
1933, La Jument verte fut indéniablement luvre
dun progressiste désireux de se libérer de nombreux
tabous. Cest à ce titre, et pour ses qualités
décrivain, quEmmanuel Berl lengage alors
pour tenir une rubrique dans Marianne, hebdomadaire politico-littéraire
de gauche, voulu par Gaston Gallimard, pour rivaliser avec les publications
de droite quétaient Gringoire et Candide.
Dans Marianne, Marcel Aymé commente lactualité,
quelle soit anecdotique ou politique, et, le 3 mai 1933, il
intitule son article : Vive la race ! De quoi sagit-il ?
Dun texte qui tourne en ridicule les concepts racistes des
nazis. Pour ce faire, lécrivain imagine un vaste rassemblement
dHitlériens, décidés à traquer
les Juifs. Lun deux est dabord tué et lorateur
réclame le foie pour son chat
Dautres lynchages
ont lieu sur des critères aussi simplistes que les cheveux
noirs et le nez busqué. À chaque fois, lorateur
réclame les foies. Dans la mesure où il ajoute que
les juifs sont parfois blonds aux yeux bleus, tous ceux qui présentent
ces caractères sont mis à mort et le seul survivant
finit par sexécuter lui-même. Quant à
lorateur, il expire à cause dun foie qui lui
est tombé dans la bouche. Cet article, de mai 1933
,
nest pas isolé. À plusieurs reprises, Marcel
Aymé sen est pris au régime hitlérien.
En août 1933, dans Coupe doreilles, il a évoqué
le cas dun garçon-coiffeur allemand, du nom dHandersen,
qui avait la fâcheuse manie de couper les oreilles de ses
clients. Il sagit évidemment dun pervers, qui
permet à Marcel Aymé décrire : « Les
docteurs de lAllemagne hitlérienne, qui ont des vues
si arrêtées sur la classification des grandes familles
humaines, nauront pas été sans observer que
le garçon coiffeur son nom de Handersen lindique suffisamment-
est un représentant du type aryen le plus pur. Cette curieuse
manie de couper les oreilles des clients serait un cas magnifique
de retour aux origines, presque une apologie des vertus guerrières
de la race élue, et en attendant la prochaine, Handersen
pourrait déjà semployer utilement dans les brigades
dassaut ». En août 1934, dans Vague de
pudeur en Amérique, il ironise sur la pudibonderie américaine
dalors et glisse, au passage : « Nous avons
vu, tout récemment, dans lAllemagne hitlérienne,
des guerriers punis de mort pour avoir détourné leur
postérieur de son usage essentiel, et il semble bien quune
même fureur vertueuse anime toutes les nations vouées
à la dictature. » Quinze jours plus tard , il
samuse de la mode du bronzage et conclut : « Seules,
les gueules noires auront [bientôt] le droit dinscrire
leurs noms dans les bottins mondains. Il faut espérer que
ce temps-là est assez éloigné pour laisser
à M. Hitler le temps de mourir dans son lit, parce quil
serait sûrement très malheureux de voir ainsi compromise
lintégrité de la race aryenne. »
Voilà des textes qui parlent deux-mêmes et ne
permettent aucun doute sur le rejet du régime hitlérien
par Marcel Aymé.
Toutefois, ceux qui le connaissent très mal pourraient imaginer
quil ait été impressionné par la victoire
des troupes allemandes et quil se soit rallié à
leur cause dans un souci dopportunisme. Il nen est rien.
Pendant la deuxième guerre mondiale, il na été
daucun voyage en Allemagne, daucune soirée à
lambassade et sa signature nest jamais apparue dans
les Cahiers franco-allemands. Cependant, elle a figuré
dans des organes de la collaboration comme La Gerbe et Je
suis partout. Cest parfaitement vrai, et, pour être
complet, il convient dexaminer le contexte et le contenu des
textes ainsi publiés.
Si, de nos jours, un écrivain peut refuser de collaborer
à un journal qui ne lui convient pas pour des raisons idéologiques,
il nen était pas de même durant lOccupation.
Refuser équivalait alors à un suicide professionnel,
car très vite les seuls périodiques autorisés
furent ceux qui servaient le régime en place. Ne pas publier
équivalait à se couper, pour une durée totalement
inconnue, de ses lecteurs et, reconnaissons-le, à se priver
de ses revenus habituels. Quand on sait combien Marcel Aymé
sest inquiété, lors du repli des éditions
Gallimard dans le sud de la Manche, de ne plus recevoir ses mensualités,
on mesure combien il était attentif à ses gains. On
peut le comprendre puisque son épouse navait pas dactivité
professionnelle et que sa fille, Colette, était à
leur charge. Même sil est de bon ton de faire fi des
considérations matérielles dans certains débats,
je crois quelles trouvent leur place ici.
En outre, pour Je suis partout, il a dû être
sollicité avec insistance par son directeur : Robert
Brasillach. Les deux hommes se connaissaient depuis les années
trente et le critique littéraire de lAction française
avait été souvent élogieux pour le romancier
et, surtout, pour lauteur des Contes du chat perché.
Ils sétaient rencontrés à plusieurs reprises
et entretenaient de bonnes relations, même si Brasillach savait
très bien à quoi sen tenir sur les idées
politiques de Marcel Aymé. Dailleurs, en septembre
1941, à la veille de la parution en feuilleton de Travelingue
dans Je suis partout, Brasillach avait prévenu ses
lecteurs de ne pas considérer comme un ralliement de lauteur
les critiques du Front populaire présentes dans ce roman.
« Indomptablement en dehors des partis, précisait-il,
[Marcel Aymé] se contente de passer à travers lexistence,
muet et railleur, terriblement prêt à écouter,
à voir, à raconter ce quil a vu et entendu. »
Dans le journal de Brasillach, Marcel Aymé a également
publié Légende poldève, le 2 octobre
1942 ; Les Sabines, le 8 janvier 1943 ; La patte du chat,
le 8 mai 1943 ; Avenue Junot, le 13 août 1943 et La
Grâce, le 2 juin 1944. Or, aucune de ces uvres ne renferme
de sympathie ni pour la collaboration, ni pour les occupants. On
trouve, par contre, dans Légende Poldève, un
passage intéressant sur la naissance des conflits. « Depuis
longtemps, lit-on, le peuple poldève vivait en mauvaise intelligence
avec son voisin le peuple molleton. à chaque instant, de
nouvelles contestations sélevaient entre les deux grands
états qui avaient dautant moins de chances de sentendre
quils avaient raison tous les deux. La situation était
déjà très tendue, lorsquun grave incident
mit le feu aux poudres. Un petit garçon de Molletonie pissa délibérément
par-dessus la frontière et arrosa le territoire poldève
avec un sourire sardonique. Cen était trop pour lhonneur
du peuple poldève dont la conscience se révolta, et
la mobilisation fut aussitôt décrétée ».
Est-il besoin de commenter ? Quant aux articles parus dans
Je suis partout, ils nont aucun point commun avec lidéologie
des puissants du jour, pour la simple raison quils ne traitent
que de sujets culturels. Marcel Aymé rend hommage à
Chas Laborde après sa mort et présente une exposition
consacrée à ce dessinateur par la Bibliothèque
nationale . Il évoque aussi une édition de Brillat-Savarin,
illustrée par Ralph Soupault, réfléchit sur
lart de Jodelet et celui de trois montmartrois : Chas
Laborde, Ralph Soupault et Paul Bourg.
Dans La Gerbe, dAlphonse de Chateaubriant, Marcel
Aymé a publié, le 2 avril 1942, La Carte, nouvelle
du recueil Le Passe-Muraille, et, du 22 juillet au 9 décembre
1943, La Vouivre. Rien, dans ces uvres, nautorise
à prétendre que leur auteur soutenait le régime
en place. Au contraire, le bijou maléfique de La Vouivre
étant dorigine teutonne, on peut en conclure que Marcel
Aymé se moquait ouvertement des occupants avec un pareil
détail. Toutefois, le seul fait que son nom apparaisse dans
Je suis partout ou La Gerbe nétait-il
pas une compromission ? Jeune étudiant, alors que je
commençais à réfléchir sur les écrits
de Aymé, jai posé la question à un libraire
de Caen, qui avait été déporté, et sa
réponse fut sans équivoque : « Mais
non ! Quand, dans le stalag où jétais prisonnier,
jai lu, par exemple, La Vouivre en feuilleton dans
La Gerbe, je me suis félicité quil ait
réussi à le faire imprimer dans une telle feuille
parce que son esprit et son talent nous apportaient le ballon doxygène
dont nous avions tant besoin ! » Quand on na
pas vécu soi-même une époque, il est peut-être
nécessaire de chercher à en comprendre les multiples
facettes.
Dans un autre journal de la collaboration, Les Nouveaux temps,
beaucoup moins cité que les deux précédents,
Marcel Aymé a également signé plusieurs articles.
Dans le dernier, il se laissait même aller à écrire :
« Si lon mettait aux voix la meilleure façon daccommoder
le pot-au-feu, les Français sentredéchireraient pour
faire triompher, les uns une recette de droite, les autres, une
recette de gauche. » Au-delà de cette boutade,
il redevenait plus sérieux pour
sopposer à
la fermeture des écoles normales. Le régime de Vichy,
qui les considérait comme des pépinières de
révolutionnaires, avait décidé de mettre un
terme à leur existence et denvoyer les futurs maîtres
se former au lycée. Sans ambigu•té, Marcel Aymé
condamnait cette mesure et concluait ainsi : « Dans
le village même, linstituteur devrait avoir une activité
plus large qui sinscrive dans le cadre de la vie nationale.
Lusage veut quil remplisse les fonctions de secrétaire
de mairie. Il est regrettable que lhomme le plus instruit
de la commune soit ainsi confiné dans une besogne de scribe
alors que son instruction et son indépendance devraient lui
valoir un rôle prépondérant, directeur dans
les délibérations du conseil municipal. Sil
y était encouragé par létat, linstituteur
transformerait le village et le ferait naître à une
vie nouvelle, plus généreuse et plus spirituelle.
Mais ce nest pas de létude du latin quil
faut attendre de tels miracles. »
Citons aussi le témoignage dHenri Jeanson qui écrivait
« Lapparition de létoile jaune
souleva la colère des Parisiens et ils surent la manifester,
cette colère, à leurs risques et périls. Je
me souviens très bien que Marcel Aymé, dont limpassibilité
nétait quapparente, écrivit alors sous
le coup dune émotion, quil ne put ni ne voulut
maîtriser, un article dune violence inou•e contre les
responsables de ces mesures ignobles et humiliantes qui nous atteignaient
tous. Cet article, il le proposa en toute innocence à un
journal. Larticle fut accepté, composé et soumis
à lobligatoire censure allemande qui, comme prévu,
en interdit la publication. à limprimerie, les typos
en tirèrent alors de nombreuses épreuves à
la brosse et se firent un devoir de les distribuer autour deux
avec prière de faire circuler. »
Rappelons également que Marcel Aymé est lauteur
des dialogues de Nous les gosses, film dans lequel Louis
Daquin avait voulu exalter lesprit de résistance. Interrogé
par mes soins quelque temps avant sa disparition, Daquin mavait
écrit : « Beaucoup de gens se sont étonnés
quen 1941 (Nous les gosses), 1942 (Le Voyageur de
la Toussaint), jaie pu collaborer avec Marcel Aymé
qui écrivait des nouvelles dans Je suis partout. Dautant
plus étonnant que jétais membre du Parti communiste
(je le suis toujours) et responsable pour le Front national du cinéma.
Dans Nous les gosses je voulais à travers une histoire
de mômes transposer lidée de solidarité
et de résistance à loccupant. Il fut daccord
avec moi. Jamais je neus à rejeter une idée,
une phrase de dialogue qui fut pour moi inacceptable idéologiquement. »
Les accusations que certains continuent à faire peser sur
lattitude de Marcel Aymé pendant lOccupation
sont donc sans fondement. Elles ne sexpliquent que par lignorance.
Dailleurs, à la Libération, les résistants
qui ont dressé les listes décrivains à
mettre à lindex ne sy sont pas trompés.
Eux, qui venaient de vivre la terrible occupation de la France par
les Allemands et de connaître les exactions de la Milice et
du gouvernement de Vichy, ny ont pas inscrit une seule fois
le nom de Marcel Aymé. Pourquoi, de nos jours, chercherait-on
à être plus sévère quils ne lont
été ? Pourquoi, bientôt soixante ans après
voudrait-on salir un auteur que ses contemporains eux-mêmes
nont pas poursuivi de leur vindicte ? Cest ridicule
et profondément injuste. Le seul ennui quil ait eu
à la Libération a été, en 1946, un blâme
pour un scénario, celui du Club des soupirants, vendu
à la Continental-Films. Tous ceux qui ont travaillé
avec cette firme en ont systématiquement reçu un, quelle
que fût la nature de leur participation. Lhistoire imaginée
par Marcel Aymé était celle dun groupe de jeunes
gens à la recherche dun mariage avec une riche héritière
pour éponger leurs dettes. Voilà qui servait la cause
de lOccupant !
La raison de lopprobre dans lequel quelques-uns sobstinent
à tenir Marcel Aymé est sans doute à trouver
dans son attitude après la guerre. Il a défendu Brasillach,
Céline et sest moqué ouvertement de ceux qui
tenaient le haut du pavé de lidéologie, ce qui
ne pardonne pas. Ami avec Brasillach, sans partager pour autant
ses idées politiques, il a cru juste de faire circuler une
pétition en sa faveur pour tenter de le sauver du poteau
dexécution. Albert Camus lui envoya une longue lettre
pour refuser, puis la biffa et accepta finalement de figurer au
nombre des signataires. Est-ce un délit que la fidélité
en amitié ? Est-ce un crime que dessayer de sauver
de la mort un écrivain dont on apprécie le talent
et avec lequel on se sent en affinité littéraire ?
Quant à Louis Ferdinand Céline, il le connaissait
depuis 1932-1933 pour lavoir rencontré dans latelier
du peintre Gen Paul où tous les deux venaient régulièrement.
Il était au courant des exagérations verbales de Céline
et sen amusait, comme il la montré dans Avenue
Junot, en le pastichant. Il savait son délire antisémite.
Mais il admirait ses qualités décrivain et prenait
plaisir à sa compagnie. Aussi estima-t-il de son devoir daller
le soutenir pendant son exil au Danemark et de témoigner
en sa faveur, lors de son procès en 1950, au cours duquel,
dailleurs, il ne fut guère condamné. Là
encore, est-ce un crime de défendre ses amis, surtout quand
on ne partage pas leurs opinions politiques ?
Outre ces fréquentations, condamnables pour quelques-uns,
les publications de Marcel Aymé après guerre ont été
mal ressenties et ont contribué à le discréditer
aux yeux de tous ceux qui encensaient systématiquement la
Résistance. Le Chemin des écoliers (1946),
a mis en scène des Français qui sétaient
accommodés de lOccupation au point de senrichir
grâce au marché noir. Dans Uranus (1948), lécrivain
sest attardé sur les bassesses et les règlements
de compte survenus à la Libération. Enfin, dans Le
Confort intellectuel (1949), il sest moqué de certains
intellectuels pseudo-résistants qui faisaient et défaisaient
la vie littéraire française après guerre.
Voilà qui est rédhibitoire. En fait, aucun propos
et aucun écrit ne peut être reproché à
Marcel Aymé pendant lOccupation. Seule peut être
regrettée la présence de sa signature dans les feuilles
de la collaboration, parce quelles voisinait avec dautres,
de sinistre mémoire, et contribuait peut-être à
faire vendre des journaux quil aurait mieux valu ignorer.
Mais si lon saccroche désespérément
à cette accusation, pour se donner bonne conscience
,
est-ce une raison pour nuire à ce très grand écrivain ?
La qualité de son style nest plus à démontrer.
Il sinscrit aux côtés des meilleurs classiques
et fait honneur aux lettres françaises. Quant à son idéologie,
on peut affirmer quil na été ni raciste,
ni antisémite, ni collaborateur. Il sest toujours élevé
contre les excès doù quils vinssent. étranger
à droite et déçu par la gauche, il sest forgé
une attitude critique vis-à-vis des partis et a dénoncé
leurs compromissions. Il a proclamé le droit à la
contradiction et à la liberté dexpression. Individualiste,
il était hostile à toute pensée enrégimentée,
de droite comme de gauche, car les familles politiques lui semblaient
avant tout hostiles à lhomme. Est-ce un délit
dêtre humaniste et de vouloir un peu dhonnêteté
dans la vie publique ? Est-ce un crime de ne pas pouvoir se
reconnaître dans tel ou tel credo politique ? Certes,
non. Mais Marcel Aymé paye très cher, encore aujourdhui,
son indépendance desprit.
Michel Lécureur,
Lettres comtoises n° 8 [octobre
2003]
Lire, paru depuis, Marcel
Aymé, Écrits sur la politique (1933-1967),
Les Belles Lettres/Archimbaud, 336 pages, 20 €
[larticle
de Pierre Perrin]
|